La plume et le fromager
La plume et le Fromager
Chez moi, il fallait éviter le fromager. C'était l'arbre des soukounyan, ces esprits maléfiques qui hantent nos nuits. On passait au large, on baissait la voix. Pourtant, ce géant des vergers m'a toujours impressionné : grand, majestueux, il domine tout ce qui l'entoure, et ses racines, puissantes, s'enfoncent loin dans la terre.
Cet interdit m'intriguait. Alors j'ai cherché, et j'ai trouvé. La première réponse m'est venue d'un gendarme ivoirien, lors d'un voyage en terre africaine : le fromager est l'arbre de la palabre. Un arbre sacré, sous lequel on se réunit, on parle, on tranche. La mémoire des ancêtres, et non un arbre maudit.
J'ai poursuivi dans les livres. Sur tous les continents, sauf chez nous, le fromager enseigne, oriente, élève. J'ai alors compris pourquoi nos aïeux avaient été détournés d'un arbre aussi puissant : il fallait les écarter de la connaissance et du pouvoir. Depuis, le fromager est pleinement réhabilité dans ma tête.
Et ces reproches, je les reconnais. Ce sont les mêmes que l'on fait à la politique. On la dit sale, dangereuse, réservée à d'autres, et l'on apprend à s'en tenir à distance. Or la politique aussi est puissante : elle est le pouvoir. Comme pour le fromager, on a longtemps détourné les nôtres de ce qui aurait pu les élever.
Quand on me demande pourquoi j'écris, c'est cet arbre que je vois. Je tiens la plume, et lui me rappelle d'où je viens. J'écris pour rendre à chacun ce que l'on a trop longtemps tenu à distance : le savoir, la parole, le pouvoir de décider.
Écrire pour divulguer
Longtemps, la politique est restée une affaire de salons, de réunions fermées et de mots que seuls les initiés comprennent. On décide, on vote, on délibère, et le citoyen, lui, apprend le résultat après coup. Je ne m'y résigne pas.
J'ai exercé des responsabilités publiques assez longtemps pour savoir ce que cache le jargon : souvent de la prudence, parfois de la facilité, rarement de la malveillance. Mais le résultat est le même. Ce qui n'est pas dit n'existe pas pour ceux qui n'étaient pas dans la salle. J'écris donc pour ouvrir les portes et pour dire ce qui se joue, ce qui se prépare et ce qui se décide en notre nom.
Écrire pour rendre accessible
Une idée que l'on ne comprend pas ne sert à personne. Elle impressionne, elle intimide, parfois elle exclut, mais elle ne fait pas avancer.
J'ai toujours cru qu'on pouvait parler de finances publiques, d'eau, de transport, d'institutions ou de dette sans ennuyer et sans mépriser. Le poète et le chanteur y parviennent depuis toujours : ils disent des choses graves avec des mots que chacun reconnaît. C'est cette exigence que je m'impose. Pas de savoir qui écrase, mais un savoir qui éclaire. La connaissance politique n'est pas une propriété privée. Elle appartient à tous ceux qui en subissent les conséquences, c'est-à-dire à tout le monde.
Et puis il y a l'ennemi que je connais bien : l'improvisation, l'inculture, cette barbarie douce qui s'installe quand on cesse de comprendre le monde qui nous gouverne. On ne la combat pas par la colère. On la combat en rendant la pensée à nouveau habitable.
Écrire pour laisser une trace
Nous vivons dans un pays où l'on a trop souvent laissé l'oubli faire son travail. Les décisions se perdent, les engagements s'effacent, les raisons de ce que nous avons fait disparaissent avec ceux qui les portaient. Et l'on recommence, génération après génération, les mêmes erreurs avec la même ardeur.
Écrire, c'est refuser cela. C'est planter un repère. Dans vingt ans, quelqu'un pourra relire ce que nous pensions, ce que nous craignions, ce que nous avons tenté, et comprendre pourquoi. Il pourra nous juger, nous contredire, nous corriger, et c'est très bien ainsi. Une trace n'est pas un monument. C'est une main tendue à ceux qui viendront après nous.
Le fromager n'écrit pas, mais il se souvient. Chaque cercle de son tronc est une année gardée. Je voudrais, à ma mesure, faire de même.
Écrire pour aider à décider
Mais je n'écris pas seulement pour raconter ni pour me souvenir. J'écris pour que chacun puisse choisir en connaissance de cause.
Décider est un acte difficile. Plus encore quand on manque d'informations, quand les voix s'opposent, quand l'urgence presse. J'ai connu ces moments de l'intérieur, devant un conseil municipal, une assemblée d'élus, un arbitrage sans bonne réponse évidente. Et j'ai appris une chose : celui qui décide a besoin que quelqu'un ait pris le temps d'éclairer le chemin avant lui.
Je ne prétends pas dire aux autres quoi penser. Je veux leur donner ce qu'il faut pour penser par eux-mêmes : les faits, les enjeux, les options, et ce qu'elles coûtent. La décision leur appartient. La clarté, elle, se partage.
La plume et le Fromager
Voilà pourquoi ce blog porte ce nom. La plume, c'est ce que je fais : dire, expliquer, transmettre. Le Fromager, c'est ce qui me tient : les racines, la mémoire, la fidélité à une terre et à ceux qui l'ont habitée avant moi.
Sans la plume, le fromager reste muet. Sans le fromager, la plume s'envole au premier vent.
Alors j'écris, simplement et sans austérité, pour que ce que je sais serve à ceux qui n'ont pas eu le temps de l'apprendre, pour que ce que nous vivons ne s'efface pas, et pour que demain, quand viendra l'heure de choisir, personne ne soit pris au dépourvu.
Jocelyn Sapotille
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