Lettre ouverte d’Adrien BARON
LETTRE OUVERTE d’Adrien BARON
Maire de Sainte-Rose Président de la CANBT
Vice-Président du Conseil Départemental
GUADELOUPE : QUAND TOUTES LES VIOLENCES SE CONJUGUENT, C'EST LE SIGNE QUE NOTRE SOCIÉTÉ TOUTE ENTIÈRE VACILLE !
« Nous ne pouvons pas nous habituer à l'inacceptable. Nous ne pouvons pas faire de la violence une fatalité guadeloupéenne. »
La Guadeloupe traverse une période particulièrement préoccupante de son histoire.
Les événements de ces derniers jours semblent marquer le franchissement d'un nouveau seuil dans l'escalade de la violence qui frappe notre archipel.
Des personnes âgées victimes d'agressions à main armée. Des fonctionnaires de police et de gendarmerie pris pour cible par des tirs d'armes automatiques. Un homme sans domicile fixe battu à mort dans des circonstances d'une cruauté insoutenable. Des affrontements violents entre des jeunes lycéens et les forces de l'ordre.
Jusqu'où irons-nous ? Jusqu'où laisserons-nous notre société s'enfoncer dans cette spirale de violence, de peur et de désespérance ?
Ces événements, aussi graves soient-ils, finissent par ne plus indigner, ne plus interpeller, comme si nous pensions que ce serait une simple succession de faits divers.
À la banalisation forcée s’ajoute une peur qui s’est désormais installée dans les familles qui ne savent plus comment affronter leurs propres enfants. C’est le signe d’une fragilisation de nos valeurs et d’une fracture profonde de notre société.
La violence qui gangrène notre Guadeloupe est multiforme.
Il y a, bien sûr, la violence criminelle, celle qui tue, qui agresse, qui terrorise et qui détruit des familles entières, mais il y a également cette violence du quotidien, moins spectaculaire, mais tout aussi préoccupante dans ses conséquences sociales.
Quelle violence ressentie par une famille lorsqu'elle ouvre son robinet et que, pour la énième fois, aucune goutte d'eau n'en sort !
Quelle violence pour ces parents qui travaillent, se battent chaque jour pour vivre dignement et constatent, impuissants, que les prix des carburants, des produits alimentaires et des biens de première nécessité ne cessent de peser sur leur pouvoir d'achat !
Quelle violence pour cette jeunesse qui cherche sa place dans une société où les perspectives de formation, d'insertion professionnelle et d'ascension sociale apparaissent trop souvent insuffisantes ou incertaines !
Quelle violence encore pour ces entrepreneurs, ces artisans, ces commerçants, ces agriculteurs qui tentent de maintenir leur activité dans un environnement économique fragile, marqué par des charges importantes et une inquiétude grandissante quant à l'avenir !
Ces réalités ne sauraient évidemment justifier les agressions, les actes criminels ou les atteintes aux personnes et aux biens.
Elles ne peuvent non plus, à mon sens, trouver de solution dans des projets de blocage du pays dans le contexte politique de précampagne présidentielle. Cette initiative serait le carburant hautement inflammable d’une violence devenue déjà banale… Et puis, disons-le : dans une Guadeloupe aussi fragilisée, comment imaginer que le KO serait la solution ?
Mais, en même temps, cette situation ne peut plus durer, et refuser de les regarder en face, c'est aussi refuser de comprendre les mécanismes qui alimentent les frustrations, les tensions et le sentiment d'abandon.
Face à la spirale de violence qui menace notre société, je refuse de considérer que notre peuple serait condamné à vivre dans la peur, la précarité et la résignation.
Je refuse également que nous nous contentions, drame après drame, de communiqués d'indignation qui, aussi sincères soient-ils, ne suffisent plus à changer le cours des choses.
Afin de porter une contribution qui est amendable et modifiable, je propose aujourd'hui la constitution d'un NOUVEAU CONTRAT SOCIAL GUADELOUPÉEN, un pacte qui pourrait s’organiser autour de quelques actions fortes réalisables à court, moyen et long terme.
Sa réussite serait conditionnée par l’implication de tous :
En premier lieu, l’ÉTAT, qui ne peut se dérober à ses responsabilités. Nul ne peut ignorer la crise des finances publiques qui frappe aujourd'hui la France, ni les contraintes budgétaires auxquelles le Gouvernement doit faire face. Mais ces difficultés, aussi réelles soient-elles, ne sauraient justifier un désengagement progressif de l'État face aux urgences sociales,
économiques et sécuritaires que connaît la Guadeloupe.
L’État ne peut continuer à regarder l'un de ses départements glisser inexorablement vers une forme de décomposition sociale sans mobiliser les moyens exceptionnels qu'exige une situation exceptionnelle.
La Guadeloupe ne demande ni privilège ni traitement de faveur. Elle réclame simplement que la République assume pleinement ses responsabilités et garantisse à ses citoyens la même dignité, la même protection et les mêmes perspectives d'avenir que partout ailleurs sur le territoire national.
Ensuite, les collectivités territoriales, les acteurs économiques, les partenaires sociaux, les responsables éducatifs, les associations, les syndicats et l'ensemble des forces vives de notre territoire qui doivent prendre la pleine mesure de cette situation.
Enfin, les familles, particulièrement les parents que j’appelle à mesurer la gravité de la situation. Cessons de nous voiler la face et de rejeter la faute sur le soi-disant système. Nous avons une responsabilité sans équivoque dans le glissement de cette jeunesse. Acceptons cette culpabilité et dressons-nous face à nos enfants. Il est maintenant temps que nous soyons tous mobilisés pour une nouvelle éducation, une meilleure prévention et une plus grande fermeté.
Ce nouveau Contrat social devra apporter de vraies réponses à cette violence multiforme qui tend à devenir désormais structurelle.
La réponse doit naturellement être ferme et déterminée face à la criminalité.
La protection des personnes, la sécurité de nos familles, le respect de nos aînés et l'autorité de la loi ne sont pas négociables.
Je veux à cet égard exprimer mon soutien aux forces de l'ordre qui accomplissent leur mission dans des conditions parfois particulièrement dangereuses, tout en rappelant que le maintien de l'ordre doit toujours s'exercer dans le respect des principes républicains et de la proportionnalité.
Mais la sécurité ne se construira pas durablement par la seule réponse répressive.
Elle exige aussi une politique ambitieuse de prévention, d'éducation, de formation, d'accompagnement des familles, d'insertion professionnelle et de lutte contre les inégalités.
Elle exige que la question de l'eau soit enfin traitée à la hauteur de l'exaspération des populations.
Elle exige que la vie chère cesse d'être vécue comme une condamnation permanente des ménages guadeloupéens.
Elle exige que notre jeunesse retrouve des raisons de croire en son avenir, ici, sur sa terre. Il est désormais urgent de passer d'une gestion successive des crises à une véritable stratégie globale de reconstruction de la cohésion sociale guadeloupéenne.
Afin de tendre vers les objectifs précédemment cités, je propose de :
1. Lancer un « Pacte guadeloupéen pour la paix sociale et la dignité humaine »
Ce pacte reposerait sur une conviction simple :
« La paix ne se décrète pas. Elle se construit par la justice, la sécurité, l'éducation et la dignité.»
Il s'agirait de réunir autour d'une même table les forces vives de la Guadeloupe pour prendre des engagements précis.
Ce pacte comporterait cinq priorités :
• La sécurité : renforcer la lutte contre les armes, les agressions et les violences, en lien avec l'État et les forces de sécurité.
• La jeunesse : engager un programme d'accompagnement des jeunes exposés à la violence, au décrochage scolaire et au chômage.
• La dignité : faire des difficultés d'accès à l'eau, de la vie chère et des situations de précarité des urgences collectives.
• L'éducation : mobiliser les établissements scolaires, les familles, les associations sportives et culturelles autour de la prévention.
• La responsabilité de l'État : obtenir des engagements financiers, humains et opérationnels adaptés à la situation guadeloupéenne.
L'originalité de ce pacte serait de ne pas se limiter à une déclaration d'intention : il devrait déboucher sur un calendrier public, des responsables identifiés et une évaluation régulière.
1. Organiser les « États généraux de la cohésion sociale et de la sécurité »
Je propose de convoquer, dans les 30 jours, une grande rencontre territoriale réunissant les maires, parlementaires, présidents des collectivités, services de l'État, syndicats, acteurs économiques, représentants des jeunes, associations et citoyens.
Cette rencontre ne serait pas un colloque supplémentaire. Elle aurait pour mission de produire dix engagements opérationnels, financés et évaluables, avec une restitution publique sous 60 jours.
Elle pourrait être organisée sous l'impulsion des collectivités, avec une invitation solennelle adressée au préfet et aux représentants de l'autorité judiciaire.
2. Créer un « Plan d'urgence pour 1 000 jeunes guadeloupéens issus des quartiers prioritaires »
C'est probablement la proposition la plus directement tournée vers l'avenir.
L'objectif serait d'accompagner, sur 24 mois, 1 000 jeunes particulièrement exposés au décrochage, à l'exclusion ou à la délinquance, avec pour chacun un parcours individualisé.
Les dispositifs d’accompagnement existent déjà mais la mutualisation des moyens est un défi en Guadeloupe. La mise en commun des moyens de nos collectivités majeures sans guerre intestine, couplée aux moyens de l’État, garantirait la réussite de l’action.
Les actions : Formation et insertion, remise à niveau, apprentissage, formation professionnelle et accès aux entreprises, chantiers d'insertion, travaux d'intérêt général.
Le dispositif serait porté par un partenariat entre l'État, la Région, le Département, les intercommunalités, les Missions locales et les entreprises.
Il pourrait s'appuyer sur des dispositifs existants en y imposant la mutualisation.
3. Exiger un « Contrat exceptionnel de responsabilité de l'État envers la Guadeloupe »
L'État doit assumer ses responsabilités régaliennes, mais également ses obligations de solidarité nationale par :
• Un plan pluriannuel de lutte contre les armes et les trafics, avec des moyens judiciaires et de sécurité identifiés.
• Un financement renforcé de la prévention et de l'insertion des jeunes, notamment par un retour aux contrats aidés dans les départements d’outre-mer.
• Des engagements vérifiables pour l'amélioration de l'accès à l'eau et des services publics essentiels.
• Une réponse structurelle à la vie chère et aux fragilités économiques.
• Une évaluation publique tous les six mois des engagements pris.
Cette exigence est formulée sans nier les actions déjà engagées par l'État, mais qui restent insuffisantes.
4. Lancer une « Journée guadeloupéenne du sursaut collectif »
Cette initiative serait immédiatement visible et mobilisatrice.
À une date commune, les municipalités, établissements scolaires, associations, entreprises, communautés religieuses et citoyens seraient invités à organiser des rencontres et des actions pour faire société.
Mais surtout, chaque organisation participante devrait annoncer au moins un engagement concret : accueillir un jeune en stage, parrainer un projet, ouvrir une activité sportive, accompagner une famille ou soutenir une victime.
L'objectif serait de transformer une mobilisation symbolique en mouvement durable.
6. Lancer un appel solennel aux artistes guadeloupéens
“À ceux qui ont le pouvoir de faire vibrer notre jeunesse, je demande aujourd'hui de nous aider à sauver leurs vies.”
L'idée serait de faire des artistes guadeloupéens, particulièrement ceux qui exercent une forte influence sur la jeunesse, des partenaires actifs de la lutte contre la violence.
Car il faut reconnaître une réalité : les jeunes s'identifient souvent davantage à leurs artistes préférés qu'aux responsables institutionnels. Certaines paroles peuvent banaliser les armes, la vengeance, l'humiliation des femmes ou la violence comme moyen d'affirmation de soi.
Il ne s'agit pas de stigmatiser un genre musical, ni de censurer les artistes, mais de les inviter à prendre conscience de leur influence et à participer à une réponse collective.
Plusieurs actions peuvent être envisagées :
- Créer un grand hymne guadeloupéen contre la violence
Faire enregistrer une chanson collective contre la violence réunissant des artistes de générations et de styles différents.
- Lancer une opération « Un artiste, un quartier, un message »
Chaque artiste volontaire pourrait parrainer un quartier ou un établissement scolaire, aller à la rencontre des jeunes et échanger sur les conséquences de la violence.
- Créer un label « Artiste engagé pour la paix »
Ce label symbolique permettrait à des artistes engagés contre la violence de bénéficier d’aides pour la réalisation de leurs bandes-son.
- Organiser un grand concert gratuit contre la violence
Toutes ces propositions ne sont en rien des inventions. Elles ont déjà été pensées, parfois même actées (mouvement social de 2009 ; l’expérience du LKP doit être mise à profit).
Nul besoin de bloquer à nouveau la Guadeloupe pour les obtenir. Elles sont à la portée de nos mains et surtout de nos pouvoirs. Leur réalisation dépend d’une volonté qui doit aboutir à un engagement collectif, une décision commune et une détermination farouche.
Reste à obtenir de l’État, sans quémander, certains engagements liés à ses obligations. La période électorale présidentielle qui s’ouvre me semble être favorable à l’engagement de tous les candidats engagés à l’élection présidentielle sur une plateforme de doléances non négociable.
FEUILLE DE ROUTE PROPOSÉE
1. Sous 15 jours — Appel au rassemblement
Inviter les élus et les forces vives à adhérer à une démarche commune, sans distinction politique.
Rédiger en marge un courrier de demande d’engagement à tous les candidats à l’élection présidentielle.
2. Sous 30 jours — Conférence territoriale d'urgence
Réunir les partenaires, définir les engagements et constituer une délégation pour rencontrer le Gouvernement.
3. Sous 60 jours — Signature du pacte
Publier les mesures, les responsables, les financements prévisionnels et le calendrier d'exécution.
4. Sous 90 jours — Premières actions
Lancer les premiers parcours jeunesse et les dispositifs de prévention dans les territoires volontaires.
Adrien BARON
Maire de Sainte-Rose Président de la CANBT
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